Elle marchait d’un bon pas et longea la nouvelle école de musique, cela raccourcissait de loin son trajet jusqu’à l’appartement de son père. Elle ne remarqua pas la grue qui transportait, au 5ème étage de l’immeuble, le piano Steinway destiné à donner le rythme aux jeunes danseuses en tutu rose. Elle ne remarqua pas non plus ni le visage décomposé du superviseur qui venait de voir le câble principal de la grue se rompre ni les cris des passants qui l’exhortaient de reculer. Elle n’eu pas le temps de remarquer l’homme à la malle qui passait à quelques mètres d’elle. Elle n’eu que le temps d’entendre son corps craquer sous le poids du Steinway et de se dire que, merde, elle allait encore rater HdP.
L’homme à la valise passa à côté du corps inanimé de la gamine rousse et ne pris pas le temps de s’émouvoir : il allait être en retard si ça continuait comme ça ! Même la beauté macabre de la chevelure rousse tirant au rouge sang par endroits ne le fit pas ralentir le pas. En d’autres circonstances, il aurait tenté de capturer au plus profond de lui la multiplicité des tons, la complexité des formes, des pleins et des déliés dessinés par l’enchevêtrement des boucles de la jeune fille, pour les garder, le plus intact possible, dans sa collection spirituelle : il aimait le beau. Ce n’était pas un jour comme les autres et il devait se presser. Il arriva enfin devant les studios. Il était seul, pas de traces de potentiels candidats. Il sonna à la lourde porte en fer sur laquelle figuraient le nom et le logo de la firme multinationale d’origine autrichienne : Haendemolle. Il déclina identité, âge et motif de sa visite à la camera qui l’y invitait. La porte lui fut ouverte sur le champ. Il fut accueilli par Madame Osterbrück, relativement surprise qu’un candidat se manifeste. Sentant enfin que le destin lui souriait, elle lui offrit le plus beau panorama de sa dentition et lui annonça qu’il était d’ores et déjà sélectionné !! Il serait forcément célèbre à la fin du jeu, il ne pouvait pas en être autrement. L’émission commençait ce soir et c’était une aubaine qu’il ait déjà l’ensemble de ses affaires prêtes dans la malle. On le conduisit au maquillage sans que l’homme ne puisse poser la moindre question et, à vrai dire, ça lui était égal.
20h48. Pas le moindre habitant de Donaldville et de Navarre dans les rues. Aucun d’eux ne quittait le poste de télévision des yeux. L’annonce de la transmission ce soir, en direct, de la nouvelle émission d’Haendemolle avait surpris tous les habitants. La polémique soulevée par le concept de l’émission était retombée depuis quelques temps déjà, les langues avaient eu le temps de s’assécher : l’émission ne pouvait en effet pas démarrer, faute de candidat. Cette fois, ça y était, ils ne pouvaient plus retenir leur envie de découvrir le visage du cinglé qui allait participer à ce jeu.
20h50. Les projecteurs s’allumèrent. Il était à contrejour, on ne pouvait que deviner la forme allongée et voutée de sa silhouette. Générique. Décompte : 9, 8, 7,…
20h53. Ca y était, il était nu, offert aux yeux du public, il était leur héro, il serait aussi leur martyre. La voie du présentateur benjamin Castaldo s’approcha de lui, lui posa une flopée de questions sans en attendre réellement de réponse. Vint enfin le moment fatidique : Castaldo invita l’homme toujours accompagné de sa malle devant la maison du secret : personne ne savait exactement ce qu’il s’y trouvait même si tout le monde connaissait l’issue du jeu. L’homme y pénétra suivi de sa malle. La porte se referma, dans un long silence. Même la musique choisie par la production pour agrémenter ce moment resta silencieuse. Zoom sur le visage de l’homme. Aucun sentiment ne transparaissait, même pas une once de peur. Il avança dans la pénombre. Toujours le même silence. Le sol de ce qui serait sa nouvelle (et dernière) demeure était couvert d’asticots. Ceux-ci s’enlacèrent lentement le long de ses orteils, de ses jambes, de son bassin, de son tronc jusqu’à pénétrer dans ses oreilles et ses narines. Il le savait, il mourrait dévoré vivant par eux, il ne s’agissait que d’une question de semaine. Il serait filmé durant tout son calvaire sans qu’il ne puisse jamais dire un mot à l’ensemble des spectateurs. La production, même si elle orchestrait la mort d’un homme, ne voulait pas perdre des parts de marchés en raison de la violence des cris du supplicié et avait déjà déterminé l’ensemble des musiques et commentaires qui accompagneraient les images mortelles.
Il le savait que c’était maintenant ou jamais qu’il pouvait enfin crier à la face du monde ce qu’il avait à leur dire avant qu’il ne finisse comme une fourmi dans un vivarium. Il inspira profondément et offrit, les yeux rivés vers le plafond, les écritures de Saint augustin à la terre entière « Cum Catholici episcopi et partis Donati, iussu Imperatoris, disputando inter se gestis apud tribunum et notarium Marcellinum cognitorem habitis contulissent, multum prolixa eorumdem gestorum est facta conscriptio, quamvis posset totum multo brevius agi …». Les asticots avaient déjà pris possession de sa gorge.
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