mardi 1 avril 2008

Je me trouvais depuis une heure déjà dans le château du comte Drencula

Je me trouvais depuis une heure déjà dans le château du comte Drencula et déjà l'aspect sinistre de ce lieu faisait naître dans mon coeur les plus sombres pressentiments.

Non, pas encore un de ces multiples châteaux poussiéreux et humides, je supportais de plus en plus mal les escaliers en colimaçon, la décoration kitsch et trop chargée ors d’age. La barbe ! La semaine ne s’annonçait vraiment pas sous les meilleurs augures.

Non, décidemment, je commençais à douter de l’intérêt de mon voyage en plaine Sylvanie.

Malgré la distance parcourue depuis la maison, il convenait toutefois de garder le savoir vivre de ma condition et d’aller se présenter à l’ôte de ces lieux ; 35 ans passés à Versailles, à chanter des cantiques et à tricoter des chaussettes, ça laisse ses traces, et l’on apprend à ne jamais oublier les convenances.

Je parcourais donc le château, cherchant des yeux et de la voix le propriétaire de la demeure. Le soir commençait à tomber et même si le savoir vivre le plus rudimentaire m’aurait obligée à quitter les lieux, l’idée de passer la nuit dehors me poussait à contrevenir à ce principe.

Après une dizaine de minute et après maintes recherches, un bruit de pas se fit entendre. Avant d’avoir pu en voir le responsable, je déclamais mon identité et la raison de ma présence.

Le compte Drencula apparu enfin devant moi, un sourire avenant sur le visage. Ses traits étaient fins, et ses lèvres rouge sang ressortaient sur son visage pâle. Il avait le maintient d’un châtelain et sa maîtrise des codes laissait deviner qu’il était issu d’un milieu social des plus respectables.

Il m’invita chaleureusement à passer la nuit dans sa demeure et de bien vouloir partager sa table pour le dîner. Une présence, de surcroît française et féminine l’enchantait au plus au point. « Je bénis vos déboires touristiques pour vous avoir conduit jusqu’à moi, me dit-il. Il me fit donc faire le tour de la demeure, me racontant l’histoire du château et de sa famille, propriétaires depuis plusieurs siècles. »

Différents portraits en représentaient une grande partie, ils avaient tous ce même trait caractéristique, une peau très blanche sur lesquelles des lèvres pourpres contrastaient presque violemment. Leur maigreur et leurs traits anguleux leurs donnaient un air presque rustre, mais leur regard sympathique et leur posture charismatique rendaient les tableaux presque agréables. Pourtant, une minuscule huile, plus récente que la plupart des autres accrochée dans un coin du mur retint mon attention. Elle représentait une jeune fille rondouillette, les joues rosées, avec un visage très enfantin. Son regard transpirait la tristesse. Le compte remarqua mon intérêt pour ce tableau et m’expliqua qu’il s’agissait d’une cousine éloignée, qui avait toujours été un peu spéciale, qui n’avait pas le « don » familial, elle n’avait en conséquence jamais réussi à combler les attentes de la famille ni de l’école. Ses camarades de classe la considéraient comme une cinglée et la traitaient en conséquence. La famille avait donc été dans l’obligation de l’envoyer en pension dans le sud de la France. Elle était décédée prématurément à l’age de 78 ans.

N’osant pas interroger plus que ça mon hôte su la nature du « don » en question, et sur le côté « prématurée » du déces d’une femme d’un bel age, je continuais la visite et la discussion sur un ton léger.

Tout en parcourant les immenses galeries du château, il m’interrogea alors sur la décoration, seul élément du château qu’il avait pris l’initiative de modifier. Même si je remarquais avec plaisir l’inexistence d’images pieuses aux murs,les épais rideaux rouges et or et le côté pompeux des chandeliers m’horripilait au plus au point.

Là encore, mon éducation m’interdisant le mensonge, je ne pu me résoudre à lui avouer mon dégoût profond pour ce genre de demeures et ne pu que lui répondre« Je suis heureuse qu'il n'y ait pas de broderie au petit point sous verre, ici ! »

Avec un sourire entendu, il me proposa de passer à table et de me montrer mes appartements après le repas. Il tenait toujours à avoir une chambre prête à recevoir même si les visites impromptues se faisaient plus que rares.

« Je suis heureux d’avoir un peu de compagnie, m’avoua t’il, cette partie du pays n’est pas des plus fréquenté et même si j’aime la tranquillité, j’avoue que j’apprécie parfois de partager un dîner et une conversation, je ressent parfois une certaine soif avide de voir des êtres humains. »

Le dîner fut des plus réussis, la compagnie du comte était agréable mais ma curiosité continuait à croître sur le fameux don qui faisait défaut à la cousine ronde et que tout le reste de la famille semblait avoir. Il ne pouvait s’agir d’un don musical, le château ne contenant aucune trace d’un seul instrument. Il était aussi dépourvu de trophées de chasse ou de compétitions sportives. De quoi pouvait-il bien s’agir. Je ne laissais rien transparaître de mes interrogations et profitait de la cuisine Hongroise, basée sur de la viande très rouge, en sauce dont je serais bien incapable de déterminer les ingrédients. Le vin me montait légèrement à la tête et la fatigue commençait à se faire sentir.

Le conte, voyant mon état de fatigue, me proposa de m’amener à ma chambre, un long sommeil me ferait le plus grand bien, selon lui. J’acquiesçais et les jambes et la tête lourdes, le suivait sans aucune résistance. A mon étonnement, ma chambre ne serait pas à l’étage mais au contraire nous empruntâmes un escalier en colimaçon qui descendait à la cave. J’aurais, en temps normal, réagi, mais mon état ne me permis que d’emetre un léger étonnement. Il ouvrit une lourde porte en bois à l’aide d’une clé qui donnait sur un cachot.

Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d’or : "Œuvre de la mort volontaire." J’entrais tout de même comme un agneau, je ne sais pas si c’était le vin ou la confiance qu’avait fait naître le conte chez moi.

Il continuait à me parler su le même ton léger qui avait dirigé toute nos discussions depuis notre rencontre. Puis le timbre de sa voix changea. Il était intriguant et roque.

« J’ai remarqué que vous vous intéressiez vivement au « don » de la famille, mais que votre éducation ne vous autorisait pas à m’interroger à ce sujet...
- J’avoue qu’effectivement ma curiosité me pique mais qu’il aurait été bien indiscret de ma part d’harceler la personne qui m’accueille si chaleureusement à une heure aussi tardive alors que nous ne nous connaissons pas
- Permettez moi de vous en faire une démonstration avant de vous en dire plus. » Il s’approcha de mon cou et y planta avidement ses dents.

Je tentais de le repousser, un homme de son rang, se jeter sur une demoiselle sans son consentement et sans avoir eu l’obligeance de rencontrer ses parents…

Mais la pression de son baiser se faisait de plus en plus fort, à la sensation de piqûre s’ajoutait une succion, mon sang et ma vie semblaient être aspirer en dehors de mon corps.

Mes manières et mon éducation avaient donc évincé la méfiance d’un Homme avisé, mes dernières pensées ne furent que pour ma famille à Versailles, qui décidément portaient toutes les responsabilités de ma vie et ma fin désastreuse.

Je vous invite à examiner de plus près votre devoir et les obligations de vos fonctions sur terre, car nous en avons une représentation confuse, et c’est à peine si nous…

Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula

Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula et déjà l’aspect sinistre de ce lieu faisait naître dans mon cœur les plus sombres pressentiments. Etait-ce l’immense membre érectile du comte qui tirait ses pantalons tel une improbable pyramide ou la petite Sabine, ma nièce, qui se frottait sur celui-ci avec humeur ; je ne pouvais dire au juste ce qui m’imposait de tels frissons. Cependant je me remémorais à rebours cette journée et je n’y découvrais rien qui y ait pu apaiser mon cœur.

Nous étions arrivés au château du comte, mon oncle, à la tombée de la nuit. La famille avait été impérieusement convoquée à y fêter Noël. La demeure, comme le comte, était restée insensible aux siècles, plongée au milieu de nulle part, entre l’autoroute et un village, de bouseux effrayés qui tremblaient, comme des feuilles secouées par les vents polaires dès qu’on leur parlait de Drencula. On ne pouvait parvenir au château que par un chemin de terre battue qui transperçait une lugubre forêt. A peine avions nous laissé la forêt de sempervirents qui entourait le domaine derrière nous, nous avions pu nous apercevoir que le comte avait cru bon de flanquer son lugubre manoir de guirlandes multicolores qui illuminaient la neige tantôt pourprasse tantôt bleutasse.

On s’était arrêté dans la cour du château où le comte nous attendait, immobile, blotti dans sa lourde pelisse. Il y avait là tout ce qui restait de la famille ; ma mère, ma sœur Liliane, son mari, leur fille Sabine, leur adolescent taciturne dont le nom s’évaporait comme son grand corps dégingandé, et moi-même. On pouvait pas dire que l’accueil fut chaleureux ; le comte nous serra à chacun une pogne molle, esquissa un vilain sourire à Sabine, et nous invita à entrer.

J’eus alors l’horreur de m’apercevoir que l’oncle n’avait pas seulement enguirlandé son château mais s’était également livré à la décoration de son intérieur. Sûrement avait-il pensé à une quelconque féerie lorsqu’il s’était attaché à cette tâche mais il n’avait jamais eu goût pour la fête et, dans le moindre de ses essais, il avait réussi à se faire rencontrer l’horreur et le pathétique. Dans le vaste hall, il avait bâti une petite bergerie en bois. Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettre d’or : « Œuvre de la Mort volontaire ». En dessous, de petites statuettes crispées, tordues dans une espèce de morbidité joyeuse, la même qui secouait alors le comte, jouaient la crèche. Le petit Jésus, entouré des rois mages désarticulés que mon oncle avait du fabriquer de ses mains cagneuses, ressemblait à peine à un haricot, une petite crotte séchée et brunie par les bougies cerclant la scène. A l’arrière plan, une Marie bouffie, croupe dégagée et offerte, était besognée par une figurine qui, je l’aurais juré, ressemblait beaucoup au comte. Je savais que mon oncle n’était pas porté religion mais là, il frôlait le blasphème. Mère, qui n’était pas idiote mais dévote, blêmit à ces images et faillit s’évanouir. Dans un souffle, elle se consola tout de même : « Je suis heureuse qu’il n’y ait point de broderie au petit point ici ! Dieu sait ce que le comte y aurait représenté ! »Autant dire qu’on appréhendait la salle qui suivait ; il va sans dire également qu’on ne fut pas déçu. On nageait en plein kitsch horrifique. L’oncle Drencula avait accumulé un nombre invraisemblable de bibelots sans cohérence, de vieux santons qui avaient poursuivi la lignée familiale, des tapisseries pourpres et mitées qui pourrissaient sur les murs du château. Seule la petite Sabine s’extasiait de cette décoration d’un autre temps, d’une autre humanité, et berçait ses pensées en regardant le doux balancement d’un Père Noêl pendu à un crochet dont nous nous refusions alors à connaître l’utilité.

Sabine avait été particulièrement excité ce jour là. Déjà elle adorait son grand oncle le comte Drencula, au grand damne de ses parents qui étaient exaspérés par cet amour. Et puis elle se faisait une fête à l’idée de recevoir ses cadeaux sous l’ombre du gigantesque sapin que lui avait promis Drencula. Peut être était-ce même ce tronc érigé vers les cieux qui l’excitait. Mais surtout, c’était le dernier jour d’école et ça aurait suffit à lui rendre toute la joie qui l’avait quitté depuis tant d’années ; aussi loin que je me souvienne, elle avait été cet enfant laid et triste que je haïssais profondément. Faut dire qu’elle n’était pas une enfant comme on en rencontre tous les jours. Ses camarades de classe la considéraient comme une cinglée et la traitaient en conséquence. Je ne les en blâmais pas ; j’avais les mêmes envies envers elle mais ma qualité d’adulte m’obligeait à une retenue que je regrette aujourd’hui. Heureux encore qu’elle se sortît toujours indemne des espiègleries de ses camarades. Sa mère y prenait d’autant plus garde que même ses institutrices successives avaient tendances à trahir leur antipathie pour cet enfant roux. – le fait qu’elle offrait en sacrifice à Satan les peluches de ses petites camarades d’école n’avait pu l’exempter de quelques méfiances légitimes à son égard. Cependant sa mère était aussi cruche que sa fille et me répétait sans cesse que je voyais toujours tout en noir et qu’elle préférait encore ça à la dévotion débile de Mère. A croire que la stupidité était héréditaire chez les femmes de notre famille… La mère de mes enfants n’ayant rien à leur envier, j’en suis venu à supprimer les trois derniers termes de ma suggestion… Or donc, Sabine, ses cheveux rouges ébouriffés, ses yeux injectés de sang, avait passé une journée assez habituelle, se cachant dans les recoins de la cour de récréation, maudissant une demi-douzaine de ses camarades de classe, crucifiant un rat qu’elle avait déniché dans une bouche d’égout et évitant finalement la lapidation que les autres enfants lui avaient réservé à la sortie de l’école. Somme toute une bonne journée – dans son cas, elle pouvait difficilement espérer mieux – qui allait se terminer dans la jouissance de la demeure du comte Drencula. Elle était aux anges, bien qu’une telle image ne lui seyait guère.

Une demi heure plus tôt, ma sœur et son mari étaient arrivés chez moi. Un brin inquiète, elle m’apostropha violemment : « Tu sais ce qu’on va y foutre toi là bas ? C’est bien la première fois qu’il nous invite tous chez lui ? Tu crois qu’il va crever ? » Je lui répondis que j’en avais aucune idée et que ça m’était tout à fait égal. Noël, ici ou là-bas, sans mes enfants, c’était une corvée qu’il fallait bien dépasser. Alors autant s’en foutre et fermer les yeux jusqu’au lendemain. Elle m’inquiétait tout de même à s’énerver ainsi ; j’ai cru qu’elle était en train de devenir aussi cinglée que sa fille mais le visage placide, presque lénifiant, de son mari qui semblait me dire que tout était normal me remit d’aplomb. Je giflai ma sœur pour qu’elle arrête de geindre, elle glapit une fois puis se tut jusqu’à ce que nous arrivions chez le comte. Ensuite, Mère arriva, endeuillée depuis dix ans par la mort de Père, elle avait recouvert sa peau blafarde de son plus noir camouflage ; je lui fis remarquer qu’on allait fêter Noël. Je n’obtins, comme simple réponse, qu’un faible mouvement d’épaule. L’ambiance était au beau fixe et je me disais que le comte n’allait pas spécialement rendre une gaieté qui n’avait jamais existé dans cette famille de névrosés aristocratiques, de consanguins décadents.

On s’arrêta d’abord chercher le grand escogriffe qui me servait de neveux. Il s’assit à côté de moi sans dire un mot. J’attendis un peu avant de démarrer. « Ca va, grand ? », je lui ai demandé. Il grogna un mot ou une syllabe, quelque chose entre l’humain et l’animal. Ça sentait vraiment le pourri dès qu’il entra dans la caisse. Je lui dis qu’il puait très fort, ce à quoi je reçus une réponse à peu près similaire à la précédente. J’augmentai le volume de l’autoradio ; les informations étaient délirantes mais je n’avais aucune envie de rire, encore moins de m’en émouvoir. Ensuite, on s’est rendu à l’école de Sabine qui courut dans la voiture de sa mère, un sourire comme un soleil. Je sus alors qu’on allait droit dans le mur.

Mère avant remplacé le père Noêl. Elle était suspendue au crochet qui était enfoncé au sommet de sa colonne vertébrale. Je ne saurai dire si ce qui m’écoeurait alors étaient les mouvements spasmodiques provoqués par les quelques impulsions nerveuses qui subsistaient malgré elles ou la sombre caricature d’un film de Tobbe Hopper. Ma sœur et son mari gisaient à mes côtés, empalés tous deux dos à dos sur le même pic, traversant leurs orifices parfaitement alignés dans une orthogonalité qui épatait mon sens géométrique exacerbé. Quant à moi, j’étais pieds et mains liés et je contemplais le spectacle érotique que donnaient Sabine et Drencula. Peut être était-ce un peu de tout ça qui avait fait naître ces sombres pressentiments. Sabine avait ostensiblement oublié ma présence mais le comte, se retirant soudainement des reins de l’enfant, s’avança vers moi. Son teint était plus rose qu’une heure auparavant, et même plus rose que tout ce que purent rassembler mes souvenirs. Il lécha ses doigts qui sortaient d’on ne sait où, imprima un sourire grivois sur son visage de sang et colla son membre gonflé contre mon ventre. C’était chaud et ça sentait la merde. Je n’osais pas regarder ; c’était ses yeux bleus que je fixais et ma bouche, à peine contrôlée par ce qui était encore une pensée, balbutia : « Comte… Ecoutez… Je vous invite à examiner de plus près votre devoir et les obligations de vos fonctions sur terre, car nous en avons une représentation confuse, et c’est à peine si nous… »

Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula

Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula et déjà l’aspect sinistre de ce lieu faisait naître en mon cœur les plus sombres pressentiments. C’est dur d’arriver dans une nouvelle école ! Des groupes s’étaient formés qui ne s’étaient pas vus depuis de le début de l’été et se racontaient leurs vacances pendant que j’arpentais la sombre cour, ressassant mes craintes. Enfin, un professeur à l’air sévère sortit du bâtiment lugubre et nous intima de nous mettre en rangs. Je me retrouvais à côté d’une gamine filiforme qui avait été mise à l’écart. Son teint laiteux et ses traits m’indisposaient sans que je puisse dire exactement pourquoi. Elle mastiquait consciencieusement un bâtonnet de réglisse qu’elle n’ôta pas de sa bouche pour répondre à l’appel de son nom : Germaine Granger. Elle me sourit dévoilant ses canines enchâssées dans un entrelacs de métal chromé, dernier cri de l’orthodontie, et me tendit sa main, qu’elle avait collante. En rangs serrés, nous avançâmes vers une bâtisse de pierre, à l’écart du château.

Je fus surpris car on lisait sur la façade en lettres d’or « Oeuvre de la mort volontaire ». Je détaillais avec effroi le bas relief qui surmontait l’inscription : une créature mi humaine mi batracienne était terrassée par la seule volonté d’un jeune homme au regard déterminé. S’agissait-il d’un lieu dédie à l’enseignement des arts noirs ? Pourtant, à Périgueux où j’avais passé l’année scolaire précédente, ils n’étaient enseignés qu’aux élèves de dernière année, et encore, avec toutes les réticences de rigueur. Je me tournais vers Germaine et chuchotais : « On va apprendre les Arts Sombres ? » « Bien sur, l’école du comte Drencula est particulièrement renommée pour ça. Il parait que dans les autres écoles de magie, on ne l’enseigne pas toujours, mais c’est bien dommage, c’est ma matière préférée et… » Sous le coup de l’enthousiasme, elle avait laissé sa voix monter et fut aussitôt vertement rappelée à l’ordre par le professeur, déclenchant l’hilarité de nos camarades. En une bousculade, nous pénétrâmes dans une salle dont les murs étaient couverts de dessins de créatures aux contours indicibles et à la couleur innommable. Mal à l’aise, je m’installais à une paillasse aux cotés de Germaine, et le professeur s’avança sur l’estrade, se racla la gorge pour faire cesser le brouhaha : « Bonjour. Je vous souhaite la bienvenue en ce début d’année scolaire à l’école du compte Drencula. Pour ceux qui ne me connaissent pas encore – et son regard s’attarda pesamment sur moi lorsqu’il égrena ces syllabes – je suis Monsieur Spains. Cette année, je vais vous enseigner les rudiments des Arts Sombres. ». Mais point de maléfices pour cette première leçon, nous dûment remplir l’inévitable fiche : guilde des parents, nombre de frères et sœurs, signe astrologique, couleur de l’aura, allergies et malédictions connues… Pendant ce fastidieux exercice, quelques boulettes de parchemin furent lancées en direction de ma voisine, l’une d’elle ; imbibée de salive finissant sa course sur mon grimoire. Elle n’était décidément pas très populaire me dis-je en laissant mon regard divaguer sur les autres élèves.

La cloche sonna, qui annonçait la récréation. Dans la cour où j’avais erré plus tôt, je détaillais les étudiants, maintenant à même d’associer des noms aux visages. Qui seraient mes nouveaux amis ? Certainement pas Rod, cliché du sportif populaire, entouré d’un collège d’admirateurs niais qui buvaient ses paroles insipides. De plus ; il était déplaisamment rouquin, faute de goût dont je ne pouvais faire abstraction sans me départir de mes principes. Je ne me voyais pas non plus sympathiser avec Cracow, garçon malingre habillé à la dernière mode et flanqué d’une bande de petits arrivistes prétentieux qui m’avaient lancé des regards hostiles. J’en avais connu de cette engeance à Périgueux, grandes gueules revêtant le masque de l’élève modèle dès qu’un professeur approchait. Je n’accordai pas une seconde au groupe de sois disant intellectuels qui admiraient à travers leurs épais verres correcteurs les calculatrices récemment achetées par leurs mamans, préférant porter mon attention sur les filles. Elles tenaient assemblée autour d’un banc, lançaient des œillades de-ci de-là, puis gloussaient stupidement, sous cape. Seule manquait Germaine, elle s’était éclipsée dès la première seconde. La seule à m’avoir parlé, et souri, par la force des choses, certes, mais je n’étais pas en position de faire le difficile... Faire d’elle mon amie, c’était sans doute me condamner à passer le restant de l’année en reclus, zéro social dans ce triste château. Mes sentiments du matin se trouvaient confirmés, j’envisageai l’avenir d’un noir de jais en rejoignant ma place. La seconde partie du cours me déçu tout autant que la première : Point de maléfices dangereux ou de sortilèges mortifères mais une composition écrite. « Pour valider le niveau de nos connaissances » avait expliqué monsieur Spains en en écrivant le sujet sur le tableau noir. Nos obligations morales en tant que magiciens. Il ne fallait pas moins de ce tour de passe-passe pour que, lorsque j’eu enfin déposé mon devoir sur la pile, ce professeur me soit devenu irrémédiablement antipathique.

Dans la cohue du couloir, on bouscula Germaine qui fit tomber ses livres. Pendant qu’elle se penchait pour les ramasser, on lui tira les cheveux, l’affubla de noms d’oiseaux et Cracow, plus effronté que les autres, lui adressa une grimace des plus imaginatives assortie d’un commentaire scatophile. Ses camarades de classe la considéraient comme une cinglée et la traitaient en conséquence. Elle, se montrait étonnamment imperturbable.

Je suivis le flot d’élèves jusqu’au réfectoire, chargeais mon plateau de chips au vinaigre, de frites à la confiture et d’une étrange gelée verte, et me dirigeais vers la table à l’écart où Germaine s’était installée, seule ainsi qu’à son habitude. Elle me regarda avec surprise, méfiance, pendant que dans mon dos je devinais des ricanements féroces. Mais mon parti était pris, sans lui demander son autorisation, je m’assis. Je lui fis part de mes craintes, des pressentiments qui m’avaient accompagnés sur le trajet vers l’Angleterre. Elle, elle me raconta comment elle se moquait de ce que pouvaient penser les autres élèves, qu’elle n’avait de toute façon pas d’autre choix devant leur méchanceté. Elle était différente et ils ne l’acceptaient pas. Je tiquais intérieurement, je n’avais toujours pas identifié ce qui, en sa personne, ni même dans les traits de son visage me mettait mal à l’aise, mais elle me confirmait là qu’il ne s’agissait pas du fruit de mon imagination… Je lui dis comment moi aussi je me sentais différent des autres élèves, elle me fit part de son sentiment d’incompréhension, et bien vite, nous épanchâmes les secrets de nos cœurs adolescents…

Quand la cloche qui annonçait la reprise des cours nous interrompit, j’eu peine a croire que les deux heures de la pause déjeuner s’étaient déjà écoulées. Nous entrâmes dans le château où le cours devait avoir lieu. Tentures sombres, galerie sinistre de portraits d’ancêtres que j’attribuais au comte Drencula, d’énormes tableaux de la crucifixion et d’autres moments sanguinaires de l’histoire, cet endroit me donnait la chair de poule... Une grande femme à la voix de stentor nous accueillis pour le cours de potion, mais j’écoutais a peine, me remémorant avec ferveur la conversation de ce midi. J’allais faire de cette fille mon amie…

La sonnerie stridente me tira de mes songes. Avant que je n’aie rassemblé mes affaires, Germaine s’était éclipsée. Mon sac encore ouvert sous le bras, je déboulais dans le couloir pour la voir disparaître à un angle, puis s’engouffrer sous un porche - un gothique tardif. Ses grandes cannes la portaient si vite dans ce château qu’elle semblait connaître par cœur, je peinais à la suivre. Après quelques minutes de ce jeu, je pensais l’avoir perdue mais l’aperçu au loin, se retournant pour m’adresser un sourire avant de pousser une lourde porte. Je fus surpris car au dessus des montants on lisait en lettres « Centre de Documentation et d’Information ».

A mon tour, j’en poussais le battant. Une grande pièce poussiéreuse et déserte, aux rayonnages couverts de volumes épais. Et, me tournant le dos dans la mi-pénombre, Germaine. « Cet endroit est mon refuge, ma chambre des secrets en quelque sorte. » Elle se retourna, elle paraissait plus pâle que jamais dans la lumière douce et ses traits qui avaient distillé le malaise en moi plus tôt s’avéraient troublants. Elle passe sa langue sur ses lèvres carmin, l’air embêtée. « J’aime cet endroit. Je suis heureuse qu’il n’y ait pas de broderies au petit point sous verre ici. Au point de croix, j’entends » Je fronçais les sourcils, que voulait elle bien dire ? Baissant la voix et s’approchant de moi : « Je suis heureuse que nous soyons loin des chemins battus par les autres étudiants ici. Des chemins de croix, j’entends. » Derechef, mouvement de sourcils, je ne comprenais décidément goutte à son étrange discours mais j’étais fasciné par le dessin de l’os aigu de sa mâchoire. Plus bas encore : « Je suis heureuse qu’il n’y ait pas de tableau de la passion ici. Non, pas de Christ en croix.» Dans ses yeux maintenant si proche dansait une lueur étrange, j’étais comme magnétisé quand elle me dit d’un souffle : « Cette aversion pour ces objets cruciformes est l’un des symptômes de la différence dont je te parlais ce midi. » Je sentais son haleine chaude sur mon visage. « Ce que je veux t’avouer c’est que… » Ses lèvres se posèrent sur la cicatrice de mon front et descendirent lascivement vers ma bouche, pendant que nos mains fouillaient fiévreusement nos chairs. Et je ne sais si elle les prononça ou si ses lèvres ne firent que dessiner ces mots sur les miennes « Je suis un vampire ».

Quand je me réveillais d’un sommeil agité de songes étranges, le jour se levait à peine. Je repoussais les draps souillés et traversais le dortoir des garçons. J’étais étonnement en forme, n’eusse été cette douleur sourde à la nuque. Je ne parvenais pas à mettre de l’ordre dans mes pensées, à reconstituer la soirée de la veille mais qu’importait : Une chose comptait, rejoindre Germaine au plus vite. Sans accorder un regard à mes camarades, je quittais la salle commune et arpentais les couloirs du château, espérant la croiser dans chaque alcôve, derrière chaque gargouille. Mais peine perdue. Il était déjà tard quand je traversais au pas de course la cour en direction de la salle des Arts Noirs, premier cours de la matinée. Germaine était déjà installée à notre paillasse, disposant soigneusement ses stylos en un pentagramme. Je la regardai avec passion, mais Monsieur Spains, le paquet de copies de la veille à la main, commençait son cours. Je ne parvenais pas à me concentrer, mes pressentiments sur cette année scolaire et ce lugubre château s’étaient envolés avec mes craintes. Monsieur Spains s’avançait, menaçant, mais j’étais à des lieues de là, j’étais enfin moi-même, j’étais enfin libre. Il s’arrêta en face de moi, brandissait mon devoir, et tonna « Et ceci est la copie la plus mauvaise qu’il m’ait été donné de voir en des années d’enseignement». Mais ses paroles me parvenait comme étouffées, je souriais à demi : j’étais enfin amoureux. Avant de s’évanouir totalement, j’entendis encore sa voix : « Monsieur Potter ! Je vous invite a considérer de plus près votre devoir, et les obligation de vos fonctions sur terre, car nous en avons une représentation bien confuse, et c’est a peine si nous… ».