Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula et déjà l’aspect sinistre de ce lieu faisait naître dans mon cœur les plus sombres pressentiments. Etait-ce l’immense membre érectile du comte qui tirait ses pantalons tel une improbable pyramide ou la petite Sabine, ma nièce, qui se frottait sur celui-ci avec humeur ; je ne pouvais dire au juste ce qui m’imposait de tels frissons. Cependant je me remémorais à rebours cette journée et je n’y découvrais rien qui y ait pu apaiser mon cœur.
Nous étions arrivés au château du comte, mon oncle, à la tombée de la nuit. La famille avait été impérieusement convoquée à y fêter Noël. La demeure, comme le comte, était restée insensible aux siècles, plongée au milieu de nulle part, entre l’autoroute et un village, de bouseux effrayés qui tremblaient, comme des feuilles secouées par les vents polaires dès qu’on leur parlait de Drencula. On ne pouvait parvenir au château que par un chemin de terre battue qui transperçait une lugubre forêt. A peine avions nous laissé la forêt de sempervirents qui entourait le domaine derrière nous, nous avions pu nous apercevoir que le comte avait cru bon de flanquer son lugubre manoir de guirlandes multicolores qui illuminaient la neige tantôt pourprasse tantôt bleutasse.
On s’était arrêté dans la cour du château où le comte nous attendait, immobile, blotti dans sa lourde pelisse. Il y avait là tout ce qui restait de la famille ; ma mère, ma sœur Liliane, son mari, leur fille Sabine, leur adolescent taciturne dont le nom s’évaporait comme son grand corps dégingandé, et moi-même. On pouvait pas dire que l’accueil fut chaleureux ; le comte nous serra à chacun une pogne molle, esquissa un vilain sourire à Sabine, et nous invita à entrer.
J’eus alors l’horreur de m’apercevoir que l’oncle n’avait pas seulement enguirlandé son château mais s’était également livré à la décoration de son intérieur. Sûrement avait-il pensé à une quelconque féerie lorsqu’il s’était attaché à cette tâche mais il n’avait jamais eu goût pour la fête et, dans le moindre de ses essais, il avait réussi à se faire rencontrer l’horreur et le pathétique. Dans le vaste hall, il avait bâti une petite bergerie en bois. Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettre d’or : « Œuvre de la Mort volontaire ». En dessous, de petites statuettes crispées, tordues dans une espèce de morbidité joyeuse, la même qui secouait alors le comte, jouaient la crèche. Le petit Jésus, entouré des rois mages désarticulés que mon oncle avait du fabriquer de ses mains cagneuses, ressemblait à peine à un haricot, une petite crotte séchée et brunie par les bougies cerclant la scène. A l’arrière plan, une Marie bouffie, croupe dégagée et offerte, était besognée par une figurine qui, je l’aurais juré, ressemblait beaucoup au comte. Je savais que mon oncle n’était pas porté religion mais là, il frôlait le blasphème. Mère, qui n’était pas idiote mais dévote, blêmit à ces images et faillit s’évanouir. Dans un souffle, elle se consola tout de même : « Je suis heureuse qu’il n’y ait point de broderie au petit point ici ! Dieu sait ce que le comte y aurait représenté ! »Autant dire qu’on appréhendait la salle qui suivait ; il va sans dire également qu’on ne fut pas déçu. On nageait en plein kitsch horrifique. L’oncle Drencula avait accumulé un nombre invraisemblable de bibelots sans cohérence, de vieux santons qui avaient poursuivi la lignée familiale, des tapisseries pourpres et mitées qui pourrissaient sur les murs du château. Seule la petite Sabine s’extasiait de cette décoration d’un autre temps, d’une autre humanité, et berçait ses pensées en regardant le doux balancement d’un Père Noêl pendu à un crochet dont nous nous refusions alors à connaître l’utilité.
Sabine avait été particulièrement excité ce jour là. Déjà elle adorait son grand oncle le comte Drencula, au grand damne de ses parents qui étaient exaspérés par cet amour. Et puis elle se faisait une fête à l’idée de recevoir ses cadeaux sous l’ombre du gigantesque sapin que lui avait promis Drencula. Peut être était-ce même ce tronc érigé vers les cieux qui l’excitait. Mais surtout, c’était le dernier jour d’école et ça aurait suffit à lui rendre toute la joie qui l’avait quitté depuis tant d’années ; aussi loin que je me souvienne, elle avait été cet enfant laid et triste que je haïssais profondément. Faut dire qu’elle n’était pas une enfant comme on en rencontre tous les jours. Ses camarades de classe la considéraient comme une cinglée et la traitaient en conséquence. Je ne les en blâmais pas ; j’avais les mêmes envies envers elle mais ma qualité d’adulte m’obligeait à une retenue que je regrette aujourd’hui. Heureux encore qu’elle se sortît toujours indemne des espiègleries de ses camarades. Sa mère y prenait d’autant plus garde que même ses institutrices successives avaient tendances à trahir leur antipathie pour cet enfant roux. – le fait qu’elle offrait en sacrifice à Satan les peluches de ses petites camarades d’école n’avait pu l’exempter de quelques méfiances légitimes à son égard. Cependant sa mère était aussi cruche que sa fille et me répétait sans cesse que je voyais toujours tout en noir et qu’elle préférait encore ça à la dévotion débile de Mère. A croire que la stupidité était héréditaire chez les femmes de notre famille… La mère de mes enfants n’ayant rien à leur envier, j’en suis venu à supprimer les trois derniers termes de ma suggestion… Or donc, Sabine, ses cheveux rouges ébouriffés, ses yeux injectés de sang, avait passé une journée assez habituelle, se cachant dans les recoins de la cour de récréation, maudissant une demi-douzaine de ses camarades de classe, crucifiant un rat qu’elle avait déniché dans une bouche d’égout et évitant finalement la lapidation que les autres enfants lui avaient réservé à la sortie de l’école. Somme toute une bonne journée – dans son cas, elle pouvait difficilement espérer mieux – qui allait se terminer dans la jouissance de la demeure du comte Drencula. Elle était aux anges, bien qu’une telle image ne lui seyait guère.
Une demi heure plus tôt, ma sœur et son mari étaient arrivés chez moi. Un brin inquiète, elle m’apostropha violemment : « Tu sais ce qu’on va y foutre toi là bas ? C’est bien la première fois qu’il nous invite tous chez lui ? Tu crois qu’il va crever ? » Je lui répondis que j’en avais aucune idée et que ça m’était tout à fait égal. Noël, ici ou là-bas, sans mes enfants, c’était une corvée qu’il fallait bien dépasser. Alors autant s’en foutre et fermer les yeux jusqu’au lendemain. Elle m’inquiétait tout de même à s’énerver ainsi ; j’ai cru qu’elle était en train de devenir aussi cinglée que sa fille mais le visage placide, presque lénifiant, de son mari qui semblait me dire que tout était normal me remit d’aplomb. Je giflai ma sœur pour qu’elle arrête de geindre, elle glapit une fois puis se tut jusqu’à ce que nous arrivions chez le comte. Ensuite, Mère arriva, endeuillée depuis dix ans par la mort de Père, elle avait recouvert sa peau blafarde de son plus noir camouflage ; je lui fis remarquer qu’on allait fêter Noël. Je n’obtins, comme simple réponse, qu’un faible mouvement d’épaule. L’ambiance était au beau fixe et je me disais que le comte n’allait pas spécialement rendre une gaieté qui n’avait jamais existé dans cette famille de névrosés aristocratiques, de consanguins décadents.
On s’arrêta d’abord chercher le grand escogriffe qui me servait de neveux. Il s’assit à côté de moi sans dire un mot. J’attendis un peu avant de démarrer. « Ca va, grand ? », je lui ai demandé. Il grogna un mot ou une syllabe, quelque chose entre l’humain et l’animal. Ça sentait vraiment le pourri dès qu’il entra dans la caisse. Je lui dis qu’il puait très fort, ce à quoi je reçus une réponse à peu près similaire à la précédente. J’augmentai le volume de l’autoradio ; les informations étaient délirantes mais je n’avais aucune envie de rire, encore moins de m’en émouvoir. Ensuite, on s’est rendu à l’école de Sabine qui courut dans la voiture de sa mère, un sourire comme un soleil. Je sus alors qu’on allait droit dans le mur.
Mère avant remplacé le père Noêl. Elle était suspendue au crochet qui était enfoncé au sommet de sa colonne vertébrale. Je ne saurai dire si ce qui m’écoeurait alors étaient les mouvements spasmodiques provoqués par les quelques impulsions nerveuses qui subsistaient malgré elles ou la sombre caricature d’un film de Tobbe Hopper. Ma sœur et son mari gisaient à mes côtés, empalés tous deux dos à dos sur le même pic, traversant leurs orifices parfaitement alignés dans une orthogonalité qui épatait mon sens géométrique exacerbé. Quant à moi, j’étais pieds et mains liés et je contemplais le spectacle érotique que donnaient Sabine et Drencula. Peut être était-ce un peu de tout ça qui avait fait naître ces sombres pressentiments. Sabine avait ostensiblement oublié ma présence mais le comte, se retirant soudainement des reins de l’enfant, s’avança vers moi. Son teint était plus rose qu’une heure auparavant, et même plus rose que tout ce que purent rassembler mes souvenirs. Il lécha ses doigts qui sortaient d’on ne sait où, imprima un sourire grivois sur son visage de sang et colla son membre gonflé contre mon ventre. C’était chaud et ça sentait la merde. Je n’osais pas regarder ; c’était ses yeux bleus que je fixais et ma bouche, à peine contrôlée par ce qui était encore une pensée, balbutia : « Comte… Ecoutez… Je vous invite à examiner de plus près votre devoir et les obligations de vos fonctions sur terre, car nous en avons une représentation confuse, et c’est à peine si nous… »
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