Je me trouvais depuis une heure dans le château du comte Drencula et déjà l’aspect sinistre de ce lieu faisait naître en mon cœur les plus sombres pressentiments. C’est dur d’arriver dans une nouvelle école ! Des groupes s’étaient formés qui ne s’étaient pas vus depuis de le début de l’été et se racontaient leurs vacances pendant que j’arpentais la sombre cour, ressassant mes craintes. Enfin, un professeur à l’air sévère sortit du bâtiment lugubre et nous intima de nous mettre en rangs. Je me retrouvais à côté d’une gamine filiforme qui avait été mise à l’écart. Son teint laiteux et ses traits m’indisposaient sans que je puisse dire exactement pourquoi. Elle mastiquait consciencieusement un bâtonnet de réglisse qu’elle n’ôta pas de sa bouche pour répondre à l’appel de son nom : Germaine Granger. Elle me sourit dévoilant ses canines enchâssées dans un entrelacs de métal chromé, dernier cri de l’orthodontie, et me tendit sa main, qu’elle avait collante. En rangs serrés, nous avançâmes vers une bâtisse de pierre, à l’écart du château.
Je fus surpris car on lisait sur la façade en lettres d’or « Oeuvre de la mort volontaire ». Je détaillais avec effroi le bas relief qui surmontait l’inscription : une créature mi humaine mi batracienne était terrassée par la seule volonté d’un jeune homme au regard déterminé. S’agissait-il d’un lieu dédie à l’enseignement des arts noirs ? Pourtant, à Périgueux où j’avais passé l’année scolaire précédente, ils n’étaient enseignés qu’aux élèves de dernière année, et encore, avec toutes les réticences de rigueur. Je me tournais vers Germaine et chuchotais : « On va apprendre les Arts Sombres ? » « Bien sur, l’école du comte Drencula est particulièrement renommée pour ça. Il parait que dans les autres écoles de magie, on ne l’enseigne pas toujours, mais c’est bien dommage, c’est ma matière préférée et… » Sous le coup de l’enthousiasme, elle avait laissé sa voix monter et fut aussitôt vertement rappelée à l’ordre par le professeur, déclenchant l’hilarité de nos camarades. En une bousculade, nous pénétrâmes dans une salle dont les murs étaient couverts de dessins de créatures aux contours indicibles et à la couleur innommable. Mal à l’aise, je m’installais à une paillasse aux cotés de Germaine, et le professeur s’avança sur l’estrade, se racla la gorge pour faire cesser le brouhaha : « Bonjour. Je vous souhaite la bienvenue en ce début d’année scolaire à l’école du compte Drencula. Pour ceux qui ne me connaissent pas encore – et son regard s’attarda pesamment sur moi lorsqu’il égrena ces syllabes – je suis Monsieur Spains. Cette année, je vais vous enseigner les rudiments des Arts Sombres. ». Mais point de maléfices pour cette première leçon, nous dûment remplir l’inévitable fiche : guilde des parents, nombre de frères et sœurs, signe astrologique, couleur de l’aura, allergies et malédictions connues… Pendant ce fastidieux exercice, quelques boulettes de parchemin furent lancées en direction de ma voisine, l’une d’elle ; imbibée de salive finissant sa course sur mon grimoire. Elle n’était décidément pas très populaire me dis-je en laissant mon regard divaguer sur les autres élèves.
La cloche sonna, qui annonçait la récréation. Dans la cour où j’avais erré plus tôt, je détaillais les étudiants, maintenant à même d’associer des noms aux visages. Qui seraient mes nouveaux amis ? Certainement pas Rod, cliché du sportif populaire, entouré d’un collège d’admirateurs niais qui buvaient ses paroles insipides. De plus ; il était déplaisamment rouquin, faute de goût dont je ne pouvais faire abstraction sans me départir de mes principes. Je ne me voyais pas non plus sympathiser avec Cracow, garçon malingre habillé à la dernière mode et flanqué d’une bande de petits arrivistes prétentieux qui m’avaient lancé des regards hostiles. J’en avais connu de cette engeance à Périgueux, grandes gueules revêtant le masque de l’élève modèle dès qu’un professeur approchait. Je n’accordai pas une seconde au groupe de sois disant intellectuels qui admiraient à travers leurs épais verres correcteurs les calculatrices récemment achetées par leurs mamans, préférant porter mon attention sur les filles. Elles tenaient assemblée autour d’un banc, lançaient des œillades de-ci de-là, puis gloussaient stupidement, sous cape. Seule manquait Germaine, elle s’était éclipsée dès la première seconde. La seule à m’avoir parlé, et souri, par la force des choses, certes, mais je n’étais pas en position de faire le difficile... Faire d’elle mon amie, c’était sans doute me condamner à passer le restant de l’année en reclus, zéro social dans ce triste château. Mes sentiments du matin se trouvaient confirmés, j’envisageai l’avenir d’un noir de jais en rejoignant ma place. La seconde partie du cours me déçu tout autant que la première : Point de maléfices dangereux ou de sortilèges mortifères mais une composition écrite. « Pour valider le niveau de nos connaissances » avait expliqué monsieur Spains en en écrivant le sujet sur le tableau noir. Nos obligations morales en tant que magiciens. Il ne fallait pas moins de ce tour de passe-passe pour que, lorsque j’eu enfin déposé mon devoir sur la pile, ce professeur me soit devenu irrémédiablement antipathique.
Dans la cohue du couloir, on bouscula Germaine qui fit tomber ses livres. Pendant qu’elle se penchait pour les ramasser, on lui tira les cheveux, l’affubla de noms d’oiseaux et Cracow, plus effronté que les autres, lui adressa une grimace des plus imaginatives assortie d’un commentaire scatophile. Ses camarades de classe la considéraient comme une cinglée et la traitaient en conséquence. Elle, se montrait étonnamment imperturbable.
Je suivis le flot d’élèves jusqu’au réfectoire, chargeais mon plateau de chips au vinaigre, de frites à la confiture et d’une étrange gelée verte, et me dirigeais vers la table à l’écart où Germaine s’était installée, seule ainsi qu’à son habitude. Elle me regarda avec surprise, méfiance, pendant que dans mon dos je devinais des ricanements féroces. Mais mon parti était pris, sans lui demander son autorisation, je m’assis. Je lui fis part de mes craintes, des pressentiments qui m’avaient accompagnés sur le trajet vers l’Angleterre. Elle, elle me raconta comment elle se moquait de ce que pouvaient penser les autres élèves, qu’elle n’avait de toute façon pas d’autre choix devant leur méchanceté. Elle était différente et ils ne l’acceptaient pas. Je tiquais intérieurement, je n’avais toujours pas identifié ce qui, en sa personne, ni même dans les traits de son visage me mettait mal à l’aise, mais elle me confirmait là qu’il ne s’agissait pas du fruit de mon imagination… Je lui dis comment moi aussi je me sentais différent des autres élèves, elle me fit part de son sentiment d’incompréhension, et bien vite, nous épanchâmes les secrets de nos cœurs adolescents…
Quand la cloche qui annonçait la reprise des cours nous interrompit, j’eu peine a croire que les deux heures de la pause déjeuner s’étaient déjà écoulées. Nous entrâmes dans le château où le cours devait avoir lieu. Tentures sombres, galerie sinistre de portraits d’ancêtres que j’attribuais au comte Drencula, d’énormes tableaux de la crucifixion et d’autres moments sanguinaires de l’histoire, cet endroit me donnait la chair de poule... Une grande femme à la voix de stentor nous accueillis pour le cours de potion, mais j’écoutais a peine, me remémorant avec ferveur la conversation de ce midi. J’allais faire de cette fille mon amie…
La sonnerie stridente me tira de mes songes. Avant que je n’aie rassemblé mes affaires, Germaine s’était éclipsée. Mon sac encore ouvert sous le bras, je déboulais dans le couloir pour la voir disparaître à un angle, puis s’engouffrer sous un porche - un gothique tardif. Ses grandes cannes la portaient si vite dans ce château qu’elle semblait connaître par cœur, je peinais à la suivre. Après quelques minutes de ce jeu, je pensais l’avoir perdue mais l’aperçu au loin, se retournant pour m’adresser un sourire avant de pousser une lourde porte. Je fus surpris car au dessus des montants on lisait en lettres « Centre de Documentation et d’Information ».
A mon tour, j’en poussais le battant. Une grande pièce poussiéreuse et déserte, aux rayonnages couverts de volumes épais. Et, me tournant le dos dans la mi-pénombre, Germaine. « Cet endroit est mon refuge, ma chambre des secrets en quelque sorte. » Elle se retourna, elle paraissait plus pâle que jamais dans la lumière douce et ses traits qui avaient distillé le malaise en moi plus tôt s’avéraient troublants. Elle passe sa langue sur ses lèvres carmin, l’air embêtée. « J’aime cet endroit. Je suis heureuse qu’il n’y ait pas de broderies au petit point sous verre ici. Au point de croix, j’entends » Je fronçais les sourcils, que voulait elle bien dire ? Baissant la voix et s’approchant de moi : « Je suis heureuse que nous soyons loin des chemins battus par les autres étudiants ici. Des chemins de croix, j’entends. » Derechef, mouvement de sourcils, je ne comprenais décidément goutte à son étrange discours mais j’étais fasciné par le dessin de l’os aigu de sa mâchoire. Plus bas encore : « Je suis heureuse qu’il n’y ait pas de tableau de la passion ici. Non, pas de Christ en croix.» Dans ses yeux maintenant si proche dansait une lueur étrange, j’étais comme magnétisé quand elle me dit d’un souffle : « Cette aversion pour ces objets cruciformes est l’un des symptômes de la différence dont je te parlais ce midi. » Je sentais son haleine chaude sur mon visage. « Ce que je veux t’avouer c’est que… » Ses lèvres se posèrent sur la cicatrice de mon front et descendirent lascivement vers ma bouche, pendant que nos mains fouillaient fiévreusement nos chairs. Et je ne sais si elle les prononça ou si ses lèvres ne firent que dessiner ces mots sur les miennes « Je suis un vampire ».
Quand je me réveillais d’un sommeil agité de songes étranges, le jour se levait à peine. Je repoussais les draps souillés et traversais le dortoir des garçons. J’étais étonnement en forme, n’eusse été cette douleur sourde à la nuque. Je ne parvenais pas à mettre de l’ordre dans mes pensées, à reconstituer la soirée de la veille mais qu’importait : Une chose comptait, rejoindre Germaine au plus vite. Sans accorder un regard à mes camarades, je quittais la salle commune et arpentais les couloirs du château, espérant la croiser dans chaque alcôve, derrière chaque gargouille. Mais peine perdue. Il était déjà tard quand je traversais au pas de course la cour en direction de la salle des Arts Noirs, premier cours de la matinée. Germaine était déjà installée à notre paillasse, disposant soigneusement ses stylos en un pentagramme. Je la regardai avec passion, mais Monsieur Spains, le paquet de copies de la veille à la main, commençait son cours. Je ne parvenais pas à me concentrer, mes pressentiments sur cette année scolaire et ce lugubre château s’étaient envolés avec mes craintes. Monsieur Spains s’avançait, menaçant, mais j’étais à des lieues de là, j’étais enfin moi-même, j’étais enfin libre. Il s’arrêta en face de moi, brandissait mon devoir, et tonna « Et ceci est la copie la plus mauvaise qu’il m’ait été donné de voir en des années d’enseignement». Mais ses paroles me parvenait comme étouffées, je souriais à demi : j’étais enfin amoureux. Avant de s’évanouir totalement, j’entendis encore sa voix : « Monsieur Potter ! Je vous invite a considérer de plus près votre devoir, et les obligation de vos fonctions sur terre, car nous en avons une représentation bien confuse, et c’est a peine si nous… ».
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